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Années 70.

  • 7 oct. 2023
  • 5 min de lecture

"Couple et fantasmes", 1978, stylo bille et gouache sur carton, 105 x 73 cm.

« Mais, pour l'artiste qui crée une image en la tirant du fond de son âme, le temps n'est plus un accessoire. Ce n'est pas un intervalle qu'on puisse allonger ou raccourcir sans en modifier le contenu. La durée de son travail fait partie intégrante de son travail. La contracter ou la dilater serait modifier à la fois l'évolution psychologi­que qui la remplit et l'invention qui en est le terme. Le temps d'invention ne fait qu'un ici avec l'invention même. » Henri Bergson (1).


Une, deux ou trois dimensions?

En 1974, je réalisais des dessins hyperréalistes au stylo bille noir, bleu mais aussi rouge et vert. J’ai même appliqué ce travail de dessins au "bic" de couleur à une commande qui se devait de représenter au format grand-aigle (large focus) des flacons les plus historiques des parfums Molinard pour la boutique que cette société avait alors avenue de l’opéra (2). Au début de ces années 70 j’avais vu dans les musées de New-York, des oeuvres Pop-art (3), photo réaliste et hyperréalistes (4) ces réalisations m’avaient beaucoup impressionnées. Le photorealism (5) ou super-realism (Angleterre) (6), est un courant essentiellement pictural apparu aux Etats-Unis vers 1965-70. C’est un art qui s’appuie sur une reproduction photographique de la réalité. Les techniques les plus souvent employées, peinture à l’aérographe ou report photosensible sur toile émulsionnée, permettent d’obtenir des images "lisses", recouvertes de manière uniforme, sans accident de matière, qui garantissent une apparence froide et mécanique, technologique, de la représentation.

En France l’hyperréalisme n’a pas eut le même succès qu’outre atlantique, c’est un mouvement phototoréaliste appelé "Nouvelle Figuration" (7) qui s’est faite connaître en opposition à la tradition de l’art pour l’art et de l’hégémonie de l’abstraction d’alors et surtout grâce au scandale provoqué par Olivier Debré (1920-1999) (8) et des caciques de "L’Ecole de Paris" (9) qui envoyèrent les CRS pour vider la racaille figurative du Salon "Réalité Nouvelle" de 1964. La "Figuration Narrative" m’intéressait également, elle aussi en ligne de mire dans le collimateur de l’abstraction et du "Nouveau Réalisme" (10), pour les mêmes raisons conformistes d’antisocialisme primaire. Ce qui me plaisait c’était par exemple l’art mural des "Malassis" ou l’aventure du "salon de la Jeune Peinture" auquel je participais de temps en temps, mais surtout la relation privilégiée que les artistes de ce mouvement entretenaient avec l’image en s’inspirant de la BD, la photo de presse, la pub, le cinéma, la TV et toutes sorte d’autres images médiatisées de notre quotidien. La "Nouvelle Figuration” eut son heure de gloire notamment avec l’exposition "Mythologies quotidiennes" (11) au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris en 1964. J’étais un peu trop jeune alors pour y participer mais j’en avais lu l’actualité. Je suivais également depuis 1968 les activités de Pierre Gaudibert (1929-2006) (12), créateur de la section contemporaine nommée ARC (Animation-Recherche-Confrontation). Son but muséographique était évidemment d’atteindre la nouvelle «classe moyenne » française. Il introduisit donc au musée la musique, la poésie, les images, il en fit un lieu vivant, festif et ouvert de diversité culturelle. En 1972, il fut en désaccord avec son administration à propos de l’exposition "72-72" commandée par le président Georges Pompidou et démissionne de l’ARC. Il reste de ces années d’expérimentation un nouveau modèle muséographique, qui est très souvent utilisé de nos jours, le musée n’est plus un lieu compassé de "culture triste" mais un centre d’information, en prise directe avec l’actualité et qui met en relation des visiteurs, des œuvres et des artistes. La "Figuration critique", un moment, attira aussi mon attention et je participais à son salon, mais c’était un peu court. Ces intérêts divers et variés ne m’empêchaient nullement de suivre mon petit bonhomme de chemin et je fréquentais quelques artistes parmi les plus jeunes de cette tendance, c’est à dire plus ou moins de mon age. Déjà la crise existait, elle est devenue endémique ou stratégique, ou tragique selon qu’on la regarde par la queue ou par le groin.

Chronique des années de crise – Le mensonge (13).

Il s’agit d’un recueil de textes et illustrations réunis par Olivier Kaeppelin et Ivan Messac, Encres recherches / Exit, 1978. Avec: E. Santos, Y. Buin, T. Cartano, R. Pividal, M. Butel, J. Teboul, J. Demelier, P. Klasen, V. Velickovic, B. Rancillac et D. Labarrière, J. Vautrin, C. Oetrez, F. Rivière, O. Kaeppelin, C.-L. Combet, A. Velter, M. Villard, T. Cartano, J. Villecrose, J.-P. Bastid, P. Boyer (Textes). Messac, Pignon-Ernest, Marcos, Spadari, Guyomard, M. Gérard, Pouchous, Gracia-Barrios, Picard, Buri. Cette compilation texte/image reflétait tout à fait un état d’esprit de l’époque dont je partageais une certaine désillusion. Sous forme de chroniques, de nouvelles, d’images, des écrivains et des peintres nous parlaient des années que nous vivions.

Ils sont allés chercher des événements de notre vie ou de notre mémoire en ce qu’elles peuvent avoir de commun, à travers ce que nous apprenons, par les journaux ou les télévisions. Mais aussi des événements totalement étrangers à l’actualité, des fragments de nos existences "muettes". Nous voici dans une sorte de roman collectif composé d’écritures diverses qui toutes ont en commun de tenter de se situer "ailleurs", de parler "à côté". Devant nous fonctionne une machinerie à grand spectacle: crimes, terrorismes, grandes manoeuvres politiques. On nous raconte l’histoire de héros, d’impressionnants personnages, avec les bons et les méchants.

Mais que peuvent bien avoir de commun ces superproductions avec la réalité que nous connaissons ? Tout le monde sent confusément que le spectacle ment. Face à ce spectacle, il y a des acteurs qui ne respectent plus le texte, ni la mise en scène. Ils essaient de dire autrement, plus secrètement mais peut-être plus réellement, le temps qui nous anime, le lieu qui est le nôtre, à l’approche des années 80. Je ne résiste pas à citer les quelques extraits de presse concernant le précédent recueil, paru chez Syros en 1977.

- Une interrogation très peu conventionnelle sur le temps que nous vivons, à mille lieues du commentaire politico­-journalistique, prenant tout entier appui sur la frêle mais persistante distance qui court entre les événements du monde et les subjectivités. Libération.

- Tous ceux qui ont vécu l’année 76 devraient au moins lire ces Chroniques - je veux dire aller au-delà de l’information brute, aller au-delà des échos sur les actualités ou les célébrités, voir ce qui les fonde: ces riens qui font tout. Le Matin de Paris.

A la relecture, j’apprécie toujours, tout un programme, voilà pour le contexte historique, "Exit", passons aux objets réels.

Jean-Bernard Pouchous - 2006.

Bibliographie :

-1- Henri Bergson, L'évolution créatrice, PUF, 1959.

-2- Jean-Claude Ellena, Le parfum, éd. PUF, coll. Que sais-je?, 2007.

-3- Tilman Osterwold, Pop Art, éd. Taschen GmbH, 2007.

-4- Louis K. Meisel, Linda Chase, Photorealism at the Millennium, éd. Harry N. Abrams, 2002.

-5- Louis K. Meisel, Photorealism, éd. Harry N. Abrams, 1980.

-6- Edward Lucie-Smith, Super-realism, éd. Phaidon P., 1979.

-7- Jean-Luc Chalumeau, La Nouvelle figuration : Une histoire - de 1953 à nos jours, éd. Cercle d'Art, 2004.

-8- Pierre Cabanne, Olivier Debré, Olivier Debré, éd. Cercle d'Art, 1998.

-9- Jeanine Warnod, L'école de Paris : Dans l'intimité de Chagall - Foujita - Pascin - Cendrars - Carco - Mac Orlan - à Montmartre et à Montparnasse, éd. Arcadia, 2004.

-10- Pierre Restany, Avec le nouveau réalisme sur l'autre face de l'art, éd. Jacqueline Chambon, coll. Critiques d'art, 2000.

-11- Gérald Gassiot-Talabot, Jean-Louis Pradel, Marie-José Gassiot-Talabot, Musée d’Art Moderne de la ville de Paris, Mythologies quotidiennes : Exposition, 28 avril-5 juin 1977 - ARC Animation - recherche - confrontation 2 - Musée d’art moderne de la Ville de Paris, éd. Musée d’Art Moderne de la ville de Paris , 1977

-12- Pierre Gaudibert, Action culturelle : intégration et ou subversion, éd. Casterman, 1996.

-13- Olivier Kaeppelin, Ivan Messac, Chronique des années de crise – Le mensonge, éd. Encres recherches / Exit, 1978.

 
 
 

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