BEBE BD


"Bébé BD", 1974, fusain, gouache et collage sur papier, 61 x 91 cm.

« On peut naître vieux comme on peut mourir jeune. » Jean Cocteau (1889-1963) (1).


BéDé.

Il y a une nuance entre "vouloir désespérer" pour être soi-même, et ne pas le vouloir pour être quelqu'un que l'on ignore. Hegel croit en l'objectif, Kierkegaard au subjectif."L'homme extraordinaire est un véritable homme ordinaire", Søren Kierkegaard (1813-1855) (2). Le socratisme serait un christianisme sans interdit.

Ce dessin à la mine de plomb rehaussé à la gouache blanche et de collage de papier imprimé est une sorte d’autoportrait. Il est intitulé "Bébé BD". Je ne suis pas en grenouillère mais je nous regarde tel le vilain petit crapaud qui deviendra le prince charmant. Le bébé marche à quatre pattes dans un univers de "comic strip" (3). Cette bande dessinée à été arrachée d’un quotidien américain, il y reste quelques cases qui conservent des bribes d’histoires drôles et surtout à suivre. J’aime me représenter, et ce depuis fort longtemps puisque cette jubilation première m’a fait exulter bébé à découvrir ma propre image, dans et sans le miroir puisque les yeux de ma mère y suffisaient. Et aujourd’hui tous les yeux ! S’identifier à bébé, c’est se raconter une histoire en la reprenant du début comme dans les films de la série des bébés (1911) de Louis Feuillade (1873-1925) (4) : bébé apache, bébé fait du cinéma, bébé hypnotiseur, bébé prestidigitateur… La plus part des artistes aime à se représenter jeune adulte à l’instar d’Oscar Wilde (1854-1900) (5), poète créateur du mouvement "l’art pour l’art" qui raconte dans son roman "Dorian Gray" (1891) que la plus grande des beautés masculines est celle de l’adolescence. L’ami du héros de son livre, l’artiste peintre Basil Hallward est obsédé par cette beauté et en tire toute son inspiration. Sa fascination pour le jeune homme le mène à faire son portrait, qui se révèle être la plus belle œuvre qu’il ait jamais peinte, et qu’il ne souhaita pas exposer : « J’y ai mis trop de moi-même ». Le dénouement du livre obéi à cette phrase de Dorian Gray regardant l’oeuvre: « Si le tableau pouvait changer tandis que je resterais ce que je suis ! ».

Emprunté à la bibliothèque et rendu depuis longtemps, j’ai lu une fois un roman qui racontait l’histoire de la vie d’un homme qui né vieillard, mourait nourrisson. Le seul moment où son âge chronologique réel correspondit à son âge physiologique fut au milieu de sa vie à 40 ans. Ce livre explorait les âges de la vie en utilisant un disfonctionnement de la nature normalement impossible ce qui permettait la description de relations sociales inattendues, d’équilibre morphologique incroyable et de comportements affectifs tragiques. Imaginez-vous à 16 ans, en pleine crise d’adolescence, avec un corps et un esprit d’un homme de 72 ans. Ou inversement à 72 ans tout vermoulus, goutteux et prostatique, avec des pulsions sexuelles d’un timide puceau de 16 ans. Un incroyable scénario pour une bande dessinée pour adulte seulement.

Le neuvième art ou "bédé" est théoriquement défini comme la « juxtaposition volontaire d’images picturales et autres en séquences destinées à transmettre des informations et/ou à provoquer une réaction esthétique chez le lecteur. » "L’art invisible", par Scott Mc Cloud (6).

Dans le dessin collage "Bébé bédé" il ne s’agit pas vraiment de "BD" mais plutôt du collage d’un échantillon de "comic strips", composés seulement de 2 pages de quelques cases racontant une courte histoire humoristique qui peut être vue également comme une aventure, sous forme de feuilleton. Ces espèces de bande dessinées à l’américaine sont des divertissements publiés dans la presse (quotidiens, hebdomadaires…) à l’instar des mots croisés. Média de masse dès son apparition, le "comic strips" est qualifié de message scripto-iconique parce que le dessin est souvent accompagné des fameuses bulles, structures énonciatives du phylactère. Certaine peinture de la fin du Moyen-Âge possédait déjà des phylactères en forme de parchemin déroulé ou de ruban d’écriture pour rendre parlant les dires de certains personnages représentés. Pour moi la première BD se déroulait au point de broderie. Elle conte la victoire de Guillaume le conquérant - 1027-1087 -, sur les Anglais, lors de la bataille de Hastings en 1066 (7). La "Tapisserie de Bayeux" (8), (50 x 7034 cm.), fut accrochée dans la cathédrale de Bayeux en 1077, elle servait d’objet de propagande, elle est exposée actuellement au centre Guillaume le Conquérant de Bayeux. Une tout aussi fameuse BD magnifiant goût, ouïe, vue, odorat et toucher, est "La Dame à la licorne", une série de six tapisseries de la fin du XV e. siècle, que l’on peut voir dans une salle circulaire du Musée national du Moyen Age aux Thermes et hôtel de Cluny à Paris.

Jean-Bernard Pouchous - 2008.

Bibliographie :

-1- Jean Cocteau, Antigone, Les mariés de la Tour Eiffel, éd. Gallimard, coll. Folio, 1995.

-2- Søren Kierkegaard, Traité du désespoir, éd. Gallimard, coll. idées, 1988.

-3- Jerry Robinson, The comics, An illustrated history of comic strip art, éd. Putnam, 1974.

-4- Francis Lacassin, Patrice Gauthier, Louis Feuillade, Maître du cinéma populaire, éd. Gallimard, 2006.

-5- Oscar Wilde, Le portrait de Dorian Gray, éd. Flammarion, 2006.

-6- Scott McCloud, L’art invisible, éd. Delcourt, coll. Contrebande, 2007.

-7- Emmanuel Cerisier, Dans les pas de Guillaume le Conquérant : Hastings 1066, éd. L'Ecole des Loisirs, coll. Archimède, 2007.

-8- Lucien Musset, La Tapisserie de Bayeux, Oeuvre d’art et document historique, éd. Zodiaque, 2002.

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