2-LETTRE DU CHAMEAU


"Lettres du Chameau", 2007, acrylique sur toile, 80 x 40 cm.

« L’habileté est le talent de voir juste la fin de chaque chose » Platon (-427/-347) (1).


Lettre, signe, symbole et critique.

Au centre de cette peinture intitulée "Lettres du chameau", nous voyons un objet terre de sienne qui brille un peu. Il s’agit d’un nez en caoutchouc (masque de carnaval) reproduisant le museau d’un chameau. En dessous au centre, une grande lettre D, en liège peinte de rose tyrien ; tournée d’un quart de tour à droite, elle évoque une bouche ouverte souriante. Le bouchon de champagne posé dans le vide intérieur du D a été récupéré d’un anniversaire familial.

Vous remarquerez que l’on distingue assez bien la capsule en fer-blanc laquée vert qui est maintenue, avec le bouchon, par du fil de fer préformé, appelé muselet. Cette plaque empêche le fil de fer de s’enfoncer dans le bouchon. Le muselet est repris sur la collerette du goulot, et maintient le bouchon qui ne peut alors plus être éjecté par la pression dans la bouteille. Et bien savez vous que les plaques de muselet sont devenues l’objet d’une collection, et cela s’appelle "la placomusophilie".

L’art de la digression c’est l’art du cheminement.

Au-dessus du nez de dromadaire sont posées des lunettes de soleil aux verres ronds. Elles datent de 1966, elles font "Beatles", c’est ma première paire.

Si à cet ensemble, nous rajoutons le cochon en papier mâché sur lequel a été laquée une fleur rose et rouge, qui se trouve en haut, nous formons un visage. La boite crânienne étant représentée par un symbole d’abondance, un cochon asiatique en forme de tirelire. Pour les peuples sino-vietnamiens, le porc c’est la prospérité. Le calendrier zodiacal chinois comporte une année du cochon (hài : 12e des douze rameaux terrestres - porc) : Les natifs de ce signe sont patients, fondamentalement équilibrés et bien disposés envers leur prochain.

Ces traits de caractère donnent à notre personnage, une personnalité sympathique et avenante.

Un tas de lettres de toutes les couleurs ont été répandues comme fond. Elles proviennent d’un stock de toutes les lettres nécessaires pour écrire plusieurs fois les mots PLEIN et VIDE. Ces lettres proviennent du tournage du générique du film PLEIN/VIDE © 1983 Centre Georges Pompidou. L’action au tournage était la projection de ces lettres à "la queue leu leu" dans une des nombreuses caisses en bois qui se succédaient en lieu et place d’un même décor, sur 6 minutes d’actions plastiques. Rien de plus arbitraire qu’une lettre, signe graphique dont on ignore souvent l’origine, elles forment un alphabet et servent à transcrire une langue. Le mot, simple unité porteuse de signification d’une langue donnée, est un assemblage d’une ou plusieurs lettres, éventuellement complétées par des signes diacritiques (accents, cédille, points, crochets, tilde, rond, etc.).

Les lettres d’un mot sont juxtaposées de façon conventionnelle : en français, elles sont alignées horizontalement et écrites de gauche à droite. Chacun de ces symboles, ou graphème, est appelé une lettre ; chaque lettre, en théorie, devrait noter un phonème (son). Quelle que soit la langue, si on n’a pas appris à lire, le dessin des lettres n’a aucun sens. Par contre les sons de la langue créée des fois certaines ambiguïtés, alors que le son d’une lettre qui tombe dans une caisse en bois fait un bruit qui nous indique la matière de cette lettre ; la lettre nous fait alors symboliquement signe. Le symbole est au sens propre et originel, en Grèce Antique, un tesson de poterie cassé en deux morceaux était partagé entre deux contractants. Pour liquider le contrat, il fallait faire la preuve de sa qualité de contractant (ou d’ayants droit) en rapprochant les deux morceaux qui devaient s’emboîter parfaitement. Une fois, je l’ai vu faire avec de gros billets de banque déchirés en deux, premier et deuxième acompte d’un règlement de compte entre hommes d’affaires. Au figuré, le symbole devient l’ensemble qui lie deux représentations de la même signification. Par dérivation, le symbole se réduit à l’élément imagé ou audible qui est relié à un sens caché qu’il signifie. En sémiologie, le symbole est une représentation porteuse de sens. C’est un système signifiant relevant de la connotation, de l’analogie.

Donc nous pouvons dire maintenant que cette peinture représente un "placomusophile" qui comme tout homme de lettre qui se respecte, pense en image et rêve de s’enrichir.

La philosophie du langage (2) ordinaire fut un courant dans la philosophie analytique qui prétendait éviter les "théories" philosophiques, les excès de formalisme pour donner plus d’attention aux usages et aux pratiques du langage ordinaire et du sens commun.

Le courant était surtout inspiré par les travaux du philosophe Ludwig Josef Johann Wittgenstein (1889-1951), notamment dans son évolution après la rédaction du "Tractatus logico-philosophicus" (1921) (3), vers ce qu’on a appelé sa "seconde philosophie". Philosophie qui a énormément influencé l’esthétique et la critique d’art anglo-saxonne, entre les deux guerres et après, notamment l’art conceptuel dont je suis loin de faire ma tasse de thé notamment quand il est conçu comme le "earl grey" avec un goût de bergamote.

Le retour au langage ordinaire est une réaction à l’égard des origines de la "philosophie analytique" (4), qu’on a parfois appelé la "philosophie du langage idéal" Bertrand Russell (1872-1970) (5), Gottlog Frege (1848-1925) (6), Rudolf Carnap (1891-1970) (7)...). Pour Wittgenstein, au contraire, tel qu’il aborde la chose dans les "Philosophische Untersuchungen", parues de manière posthume en 1963 (8), il n’y a rien à corriger dans le langage ordinaire, qui est fait de nombreux usages différents, des jeux de langage aux règles adaptées à différentes circonstances. Partir de ce langage ordinaire permet de dissoudre des problèmes philosophiques qui sont engendrés par le langage de la philosophie.

L’esthétique analytique est un courant de l’esthétique des années 1950, fondé sur une recherche par des instruments logico-philosophiques et des analyses du langage, dans le prolongement de la philosophie analytique.

Cette esthétique est constituée par un ensemble de théories homogènes, liées essentiellement aux questionnements et définitions de l’art (philosophie de l’art).

Ces théories apparaissent comme indépendantes de l’esthétique traditionnelle, comme par exemple, l’ancienne question du "Beau", ou l’étude de l’histoire de l’esthétique (9). Cette esthétique est en dialogue constant avec les œuvres d’avant-garde de l’art contemporain, notamment celles de Marcel Duchamp (1887-1968) (10).

Comment peut-on identifier une oeuvre d’art parmi d’autres objets ? (11)

L’art est-il définissable? (12)

L’art est-il un langage? (13)

L’art est-il "La Mariée mise à nu par …" Marcel Duchamp, que "les célibataires m’aiment" ? (14)

L’art est-il du au hasard ? (15)

La théorie en esthétique est-elle créatrice ? (16)

Qu’est-ce que le monde de l’art ? (17)

L’esthétique est-elle une "mythopoeïa", un sophisme sophistiqué, un charabia d’autoritaires auteurs, ou une tautologie ? (18)

L’art est-il le détournement à des fins artistiques d’un concept scientifique en tant qu’analogie et la distorsion littéraire d’une démonstration qui n’a de valeur que pour un système formel tel que celui des mathématiques ou de la logique (19).

L'art est-il l'organisation d'impressions sensorielles qui exprime la sensibilité de l'artiste et communique à son public un sens des valeurs qui peut changer leur vie ? (20)

Y a-t-il des règles de l’art ? (21)

La critique d’art tient-elle du paradoxe ?

Le paradoxe du menteur ou paradoxe d’Epiménide le Crétois, actif vers 556 av. notre ère (22), pourrait répondre à cette question critique :

Sous la forme la plus concise, il s’énonce ainsi : « Je mens ! »

On peut y voir deux interprétations,

en tant qu’énoncé, cette phrase dit : « Cette phrase est fausse. »,

en tant que propos, il faut comprendre : « Je mens maintenant. ».

Autrement dit, ce paradoxe apparaît clairement dans la proposition suivante :

« Si je dis que je mens, est-ce que je dis la vérité ? »

Pour nous remettre les pieds sur terre lisons cet extrait du goût de l’horrible de Charles Baudelaire (1821/1857), "Choix de maximes consolantes sur l’amour" (1860/1868) (23).

« Pour certains esprits plus curieux et plus blasés, la jouissance de la laideur provient d’un sentiment encore plus mystérieux, qui est la soif de l’inconnu, et le goût de l’horrible. C’est ce sentiment, dont chacun porte en soi le germe plus ou moins développé, qui précipite certains poètes dans les amphithéâtres et les cliniques, et les femmes aux exécutions publiques. »

Jean-Bernard Pouchous - 2009.

Bibliographie :

-1- Platon, Michel Narcy, Théétète, éd. Flammarion, coll. Garnier Philosophie, 1999.

-2- Eric Grillo, La philosophie du langage, éd. Seuil, coll. Memo, 1997.

-3- Ludwig Josef Johann Wittgenstein, Gilles-Gaston Granger, Bertrand Russel, Tractatus logico-philosophicus, éd. Gallimard, coll. Tel, 2001.

-4- Willard Van Orman Quine, Le mot et la chose, éd. Flammarion, coll. Champs, 1999.

-5- Bertrand Russell, Signification et vérité, éd. Flammarion, coll. Champs, 1993.

-6- Gottlog Frege, Claude Imbert, Ecrits logiques et philosophiques, éd. Seuil, coll. Point Essais, 1994.

-7- Rudolf Carnap, traduction Thierry Rivain, La construction logique du monde, éd. Librairie Philosophique Vrin, coll. Mathesis, 2001.

-8- Françoise Dastur, trad. Maurice Elie, Philosophische Untersuchungen (Recherches philosophiques ), éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la philosophie, 2005.

-9- Emmanuel Kant, Ole Hansen-Love, trad. Jules Barni, Analytique du beau, éd. Hatier, coll. Classiques & Cie, 2007.

-10- Marcel Duchamp, Michel Senouillet, Elmer Peterson, Duchamp du signe, éd. Flammarion, coll. Champs, 1994.

-11- Jean Baudrillard, Le système des objets, éd. Gallimard, coll. Tel, 1978.

-12- Théodore Adorno, L’Art et les arts, éd. Desclée de Brouwer, coll. Arts et Esthétique, 2002.

-13- Nelson Goodman, trad. Jacques Morizot, Langage de l’art : Une approche de la théorie des symboles, éd.

-14- Marcel Duchamp, La Mariée mise à nu chez Marcel Duchamp, éd. G. Fall, coll. Même (Bibli-opus), 1974.

-15- Pierre Saurisse, La mécanique de l’imprévisible : Art et hasard autour de 1960, éd. L’Harmattan, coll. Histoires et Idées des Arts, 2007.

-16-Jean-Luc Chalumeau, Les théorie de l’art : Philosophie, critique et histoire de l’art de Platon à nos jours, éd. Vuibert, coll. Ouvrages de référence, 2009.

-17- Christine Flon, Le monde de l’art, éd. Encyclopédia Universalis, coll. Beaux-Livres, 2004.

-18- Leszek Brogowski, Pierre-Henry Frangne, Ce que vous voyez est ce que vous voyez, éd. PU Rennes, coll. Aesthética, 2009.

-19- Jacques Bouveresse, Prodiges et vertiges de l’analogie, éd. Liber, coll. Raison d’Agir, 1999.

-20- Léon Tolstoï, Michel Meyer, trad. Teodor de Wyzewa, Qu’est ce que l’art ?, éd. PUF, coll. Quadrige, 2006.

-21- Pierre Bourdieu, Les règles de l’art, éd. Seuil, coll. Points Essais, 1998.

-22- Hubert Demoulin, Épiménide de Crète, éd. Office de publicité, 1901

-23-Charles Baudelaire, Choix de maximes consolantes sur l’amour, éd. Calmann-Lévy - Maren Sell, coll. Petite bibliothèque européenne du XIXe siècle, 1994.

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